Billet Allain Bougrain Dubourg, président de la LPO depuis 1986, évoque ses souvenirs liés à la réserve naturelle de Lilleau des Niges.
En ce matin du 6 février 1999, le coeur de la réserve ne lui ressemblait plus. Non pas à cause d’un ciel bas qui, en d’autres circonstances, participe à la singularité du lieu, mais en raison de la cérémonie qui nous réunissait. Hervé Robreau, premier conservateur de Lilleau des Niges, s’était éteint et j’avais la douloureuse charge de répandre ses cendres dans ce sanctuaire qui lui devait tant. A mes larmes se mêlait l’étrange sensation qu’Hervé s’envolait ainsi avec son peuple des airs.
En trente ans de réserve, c’est le souvenir qui me vient spontanément à l’esprit. Pourquoi ? Parce qu’Hervé a incarné la réussite d’un improbable défi. Il faut se souvenir des inquiétudes légitimes de certains Rétais (de souche ou d’adoption) lorsque que l’idée d’une réserve naturelle fut lancée.
L’avalanche d’interdits potentiels ou de contraintes multiple déferla dans les foyers et il fallut une belle chose de conviction de la part d’hommes comme Michel Brosselin, Edouard Lucas, Michel Métais ou Claude Rabanit pour dédramatiser le projet. Il convient de préciser qu’à l’époque la "culture" des naturalistes visait davantage à mettre la nature sous cloche (afin de la préserver) qu’à la partager avec le plus grand nombre. Trente ans plus tard, cette conviction s’est radicalement inversée. Nous avons, au contraire, la certitude que l’appropriation des richesses naturelles par les citoyens reste l’un des leviers essentiels de la conservation. Cette nouvelle approche s’est dessinée avec le temps et les rencontres.
L’ASSIP, le Conservatoire du littoral, les élus, les visiteurs, les professionnels et le bon nombre de chasseurs ont participé à cette vision. C’est ainsi que la réserve a restructuré le réseau hydraulique, a installé le balisage maritime, a mis en place des pâturages pour les moutons, a aménagé des îlots de nidification, a recueilli les écoles, a initié des sorties nature, a recueilli des oiseaux mazoutés et tant d’autres initiatives encore...
En cette date d’anniversaire, le bilan fait apparaître le bonheur des oiseaux (le nombre d’espèce et d’individus s’est remarquablement développé au point de faire de la réserve un "hot spot" ornithologique) comme celui des observateurs (la piste cyclable s’est transformée en spectacle à ciel ouvert !).
2010, désignée année mondiale de la biodiversité lors du sommet de Johannesburg ; devait stopper le déclin du vivant qui nous entoure. Nous ne serons pas au rendez-vous tant il est vrai que l’arche continue de prendre l’eau alors que nous écopons sans avoir colmaté. Mais l’histoire de Lilleau des Niges participe à l’indispensable espoir. Elle prouve que la cohabitation avec nos voisins de planète, les animaux, peut se concrétiser.
Elle démontre que la détermination et le sens du dialogue peuvent surmonter les obstacles. Elle atteste que la conservation peut générer l’économie.
Il n’en fallait pas tant pour se réjouir d’une si belle aventure à l’origine improbable.
Allain Bougrain Dubourg au coeur de la réserve de Lilleau des Niges, un endroit que le président de la LPO affectionne particulièrement.